Envoyée par Lucas FALCHERO le 18/04/2025

Rue Aristide Briand #10

Sous l'émulsion des feuilles jointes,
la voirie sinue entre les haies,
bordée d'un rail, mince et sans feinte,
qui plie sans rompre et veille en paix.
Un enrobé bitumeux sombre
garde l'empreinte de passages
que l'œil devine, que l'heure encombre
de souvenirs sans paysage.
La bande, étroite et sans marquage,
s'engage au creux d'un axe oblique
où la lumière, dans son langage,
filtre un secret presque liquide.
L'angle est léger, l'abord feutré,
la rampe glisse en douce fuite ;
le sol absorbe les contrées
qui furent rues, qui furent limites.
Le chemin tord l'espace usé
comme un nerf pris dans la cavale,
bascule en boucle, en mot tué,
en seuil perdu dans une halle.
Chaque végétal, chaque borne
accroche au flanc ses coordonnées,
comme un organe en zone morne
qui pulse encore, désincarné.
La clôture en bois, la barrière,
les feuilles mortes en rotation
semblent attendre la frontière
entre le lieu et l'illusion.
Et sous la courbe où tout se ferme,
naît une brèche, un lent transport,
une fissure longue et ferme
dans le tissu du corps des ports.
Car cette voie n'est plus locale,
elle s'enroule à d'autres nœuds,
elle délie la spirale
des cartes et des plans nerveux.
On croit marcher vers une fin
et c'est un seuil, une déchirure,
où le bitume, enfin, prend faim
de l'au-delà des jointures.
Alors la route fait silence
comme un regard dans une veille,
elle ne conduit plus, elle lance
vers le dehors d'une oreille.
Ce n'est plus route mais frontière,
ni plus goudron que limbe mat,
le bord s'efface et tout s'altère
dans le virage qui s'abat.
Et l'on s'approche, en corps, sans hâte,
du point précis où l'on bascule,
là où la ville devient plate
et s'évapore en majuscule.

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