Rue Robert Lemoy
Resté un moment devant les tiges effilées
rames dressées comme des antennes d'insectes
j'ai vu les haricots s'accrocher aux fils de fer rouillés
les courges allonger leur cou vers le bitume
les betteraves enfouies sous la ligne du sol grumeleux
ce n'est pas un champ ce n'est pas un jardin
c'est un interstice
entre-deux de fortune
compost de frontières
je reconnais la main du cueilleur dans la disposition des planches
tentative d'ordre dans la ruine douce
je m'approche sans franchir la grille
je respire l'odeur tiède des fanes retournées
l'ombre des arbres masque les serres basses
on distingue un seau renversé
une cisaille un gant mouillé oublié sur un piquet
on dirait qu'on a fui ou qu'on s'est dissous dans la chlorophylle
je pense aux marchés de fin d'été aux cageots d'aubergines
aux herbes ficelées aux pelures dans les caisses
et tout ce qui n'est pas vendu reste là bascule dans une forme de lente décomposition utile
presque tendre je suis de ce côté-ci du trottoir
je n'entre pas mais je m'ajuste
le corps cherche l'équilibre
comme une louche que l'on pose sur le bord d'un pot bouillant
et quelque chose infuse en moi par capillarité
un sillon de menthe ou de persil
je ne bouge plus et pourtant ça traverse
une limite dans le silence de ce terrain
je reconnais le dedans
sans raison au bord du revêtement un peu avant la courbe
sur la bande d'arrêt improvisée
juste en face des tuteurs un peu tordus qu'on aurait d'abord pris pour des antennes de recalibrage
on a coupé le contact sans couper l'élan
les soupapes encore chaudes vibraient sous le capot
on est restés là moteur off
la clim en veille à observer les pousses entre les mailles
feuillages libres
asymétries du potager de fortune
tel un atelier abandonné par les jardiniers
une base arrière sans plan précis
tout rangs obliques comme des traces d'aquaplaning dans la terre
on distinguait des restes de paillage
la brouette bancale
des ficelles nouées sur des grillages fatigués
on n'a pas bougé juste senti que la trajectoire se modifiait
le GPS intérieur perdait ses balises
le point de fuite changeait sans qu'on tourne
on s'est tus devant le patchwork végétal
brèches dans le grillage
la haie pare-chocs qui ne protège de rien
sinon de soi-même
le seuil n'était pas dans la route mais dans le ralenti
cette friction douce entre le goudron et les racines
on est restés là à l'arrêt comme une voiture en rodage
à la frontière d'un usage oublié
sans urgence sans destination
et pourtant déjà arrivés





