Chemin de Ceyrat #2
J'avancerai sur cette voie sans ligne
où le bitume, encore chaud, boira ma semelle
comme une langue noire prête à m'avaler.
Je sentirai le grain de la route,
ce sable fondu, agglutiné,
qui gratte le pas et le ralentit,
et je longerai les haies touffues, tressées d'orties et de ronces,
qui mordent l'asphalte à peine endormi.
La bordure droite, plus meuble, sentira l'argile
et je m'enfoncerai parfois d'un demi-centimètre
dans une mollesse brunâtre
où le pied s'enlise avant de renaître.
Je reconnaîtrai l'odeur des feuilles crevées
qui se mêlera à celle des insectes chauffés à blanc,
aux vapeurs rances du bitume et du pollen écrasé.
Je goûterai le fer dans l'air, la cendre dans le vent,
je lècherai sans le vouloir
la rouille invisible des chemins.
Je verrai les nuances que le gris étouffe :
le vert amer des mûriers,
le vert bleuté des orties
et le vert presque jaune des clôtures négligées.
Je reconnaîtrai la ligne des collines
comme une mâchoire fatiguée,
je nommerai chaque bosse par un nom de bête,
je chercherai dans les feuillages un œil, une oreille,
je me méfierai du cri sec des branches mortes.
J'entendrai le bruissement des ailes désœuvrées,
les pneus lointains sur la nationale,
le choc mat d'un fruit tombé dans l'oubli,
le râle du vent sous la haie tressée.
Chaque bruit s'allongera, se fendra, se défera
comme une peau trop fine sur la langue du soir.
Je saurai que cette route n'ira pas plus loin
qu'un virage imprécis vers une clôture ou un champ,
mais je la poursuivrai comme on lit une phrase
dont le dernier mot se cache encore
dans un repli de sens.
Je sentirai mes doigts picoter d'ortie,
je caresserai les feuilles par mégarde,
j'effleurerai la vie rude des fossés.
Et la route vibrera,
non plus comme un chemin,
mais comme un fil électrique,
comme un nerf tendu entre deux promesses.
Elle deviendra ce que je chercherai :
une frontière douce entre le dehors et le dedans,
entre le connu et l'imaginé,
entre ce que je verrai
et ce que j'inventerai pour l'atteindre.
Et quand je tournerai la tête,
le paysage ne me reconnaîtra plus.
Je serai devenu ligne,
comme le vent entre les feuilles,
comme la lumière entre deux nuages.
Je marcherai encore,
mais je ne saurai plus
si c'est le monde ou moi qui avance
je serai lisière et boucle sur moi fermée
randonnée circulaire
déplacement intime immense
et tellement limité.





