Envoyée par Lucas FALCHERO le 18/04/2025

Chemin de Ceyrat #3

La chaussée descend, lisse et noire,
bordée d'une guirlande de bornes pâles,
des potelets rythmiques, en plastique usé,
alignés comme les dents d'une mâchoire molle.
Chaque mètre, un silence, chaque interstice, un soupir.
La route s'enfonce entre deux rives d'herbe sombre,
les grillages s'inclinent, l'un tordu, l'autre penché,
et la maison au fond, blanche et neutre,
a l'air d'un refus tranquille.

Le bitume exhale une chaleur tenace,
odeur d'encre et de pneu, d'écorce suintante,
de pluie sèche évaporée dans la gorge.
L'air est chargé de poussière tiède,
et les potelets sentent la résine crevée,
comme des jouets oubliés dans un vide-grenier urbain.

Les fils électriques tracent dans le ciel
des portées sans musique,
et le ciel lui-même, gris zébré, respire par à-coups,
tendu comme une bâche qu'on n'a pas fixée.
Au loin, le volcan trône.
Il n'émet plus rien.
Il regarde.

La pente colle à la peau,
comme un drap humide sur un corps qu'on n'a pas désiré.
Chaque pas est une reprise,
un arrachement au sol,
chaque mouvement résonne dans la cage thoracique
comme un tambour recouvert de laine.
Un oiseau passe, on entend ses ailes
plus qu'on ne les voit,
battement aigu dans le silence crayeux.
Le goudron reflète un peu de ciel,
miroir sans courage,
qui rejette la lumière comme une insulte polie.

Plus bas, les murs se rapprochent,
l'espace se pince,
les façades deviennent des paupières,
et l'embrasure des toits une suite de clins d'œil discrets.
Les poteaux téléphoniques s'inclinent vers les câbles
comme des moines vers une prière électrique.
La montagne au fond, très loin, très calme,
semble flotter sur un coussin d'arbres.
Elle ne touche pas la terre.
Elle est hors champ.

L'odeur de chlorophylle chaude se mêle
à celle des moteurs endormis,
et un goût de cuivre traverse la langue,
comme une mémoire métallique,
quelque chose de mâché, de ruminé, d'ancien.
Une pelure d'orange sèche sur un muret,
trace de passage,
sculpture abandonnée à la combustion du soleil.

On descend encore,
on glisse dans le nom du lieu sans jamais le prononcer,
le paysage devient syntaxe,
chaque courbe, un adverbe,
chaque arbre, un adjectif apposé au réel.
Le potelet devient balise,
la balise devient seuil,
le seuil devient frontière,
la frontière devient fiction.

Les sons se déforment,
les lignes se désagrègent,
la montagne au loin se déplie comme une carte mentale,
où les noms ne sont plus écrits mais ressentis,
où chaque sommet pèse comme une attente.

L'asphalte fond en lettres,
les poteaux s'écrivent eux-mêmes,
le grillage devient ligne de fuite,
et la maison une parenthèse.
Le potelet s'incline, devient figurant,
puis idée,
puis presque rien.

À ce stade, il n'y a plus de rue,
plus de bornes,
plus d'asphalte,
seulement une impulsion douce
vers une élévation qui ne dit pas son nom.
Le volcan n'est plus montagne
mais pupille dilatée au centre d'un visage effacé.
Il ne regarde pas : il absorbe.

La route s'oublie,
les pas se dissolvent,
et le paysage entier devient
la ponctuation instable
d'un récit sans syntaxe
où l'on avance encore
sans savoir si le monde s'écrit
ou s'efface.

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