Rue Adrien Mabrut #2
Tu avances au bord du hangar
semelle crissant sur les tessons
les ronces ont mangé les contours
tu sens monter l'odeur de fer
une chaleur d'algues et de plâtre
colle aux bras sans faire de bruit
des insectes tracent des sillons
dans la pulpe des poutres creuses
le vent se perd dans les chéneaux
comme une voix morte enrouée
tu poses la main sur le ciment
c'est tiède et friable comme une joue
on entend rire sous les tôles
c'est le bruit sec d'un sabot
la lumière accroche des angles
tu ne lis plus rien dans la scène
mais quelque chose se répète
quelque chose que tu ignores
un code inscrit dans les reliefs
les parois gardent ton passage
comme un pli dans une membrane
on a jeté là des palettes
personne ne les a reprises
c'est comme ça maintenant ici
les volets claquent sans cadence
tu regardes à travers les cadres
les murs suintent par capillarité
le sol a l'allure d'un crâne
le goût de la rouille vient sur la langue
ça ne passe pas dans la salive
il y a un fil vert dans l'œil
ce n'est pas un symptôme grave
on t'a dit que ça viendrait d'un gène
ce serait inscrit dans les boucles
tu restes là un long moment
le temps s'efface par strates molles
l'ombre grimpe et efface les seuils
tu n'as pas faim tu n'as pas soif
et rien ne t'appelle à sortir
tu marches sur la lisière lente
là où la ville oublie ses murs
rien n'indique si c'est la fin
ou si commence autre chose
tu ne sais plus quel sol tu frôles
les herbes poussent entre les failles
les murs béants n'ont plus d'usage
on n'attend plus rien de la porte
la frontière est là dans l'usure
dans le silence des structures
ce n'est pas une friche encore
pas tout à fait un souvenir
le vent porte un bruit de machines
il y a des ruches sur le toit
c'est la saison du pollen noir
un goût de cuivre dans la bouche
quelque chose picote l'iris
tu touches le bord d'une fenêtre
le ciment s'effrite sous ton ongle
l'air sent l'huile et le lichen sec
on n'a pas repeint depuis l'hiver
tu n'oses pas poser les mots
mais tu comprends l'ancienne lutte
on passe ici sans s'attarder
à l'orée floue du territoire
on t'a dit que Clermont commence
juste après l'angle du hangar
mais rien ne confirme ce tracé
tout se brouille entre brique et vigne
on a tenté des séparations
elles s'effacent avec les pluies
tu regardes les gènes s'emmêler
dans les strates poreuses des pierres
un fil de moisissure court
comme un fuseau dans une trame
quelqu'un a dormi là peut-être
il reste un sac contre le mur
le corps du lieu garde des marques
tu les lis comme un palimpseste
une ronce a poussé dans l'âtre
tu écoutes si ça respire
non ce n'est pas encore la fin
mais tu n'as pas passé la ligne





