L'Artière #4
Je serpente dans un bras mort de l'intelligible
j'érode mes propres rives avec un front d'abrasion invisible
mon lit n'est plus bordé d'aucune ripisylve
je déambule entre alluvions muettes et paléochenaux taris
je suis talweg sans versant
chenal sans jauge
je suis la chute des gradients dans une déclivité sans mémoire
tout ici bruisse d'hydronymie perdue
de noms envasés sous la glaise
d'anciens toponymes liquéfiés
je reconnais les formes d'un ancien lit secondaire
la levée à demi disloquée
la plage de décrue striée de callunes
la méandreuse hypothèse d'un flux désaxé
ma trajectoire se heurte à la résistance des blocs erratiques
aux entailles de l'ancien radier
aux marges de l'atterrissement
je ne contourne plus
je conflue avec l'indéfini
je suis crue sans crête
nappe sans isopièze
aquifère fracturé
je marche en delta
je pense en bras anastomosés
mon regard sonde le substrat à la manière d'un hydroscope inversé
je lis le sol comme une épigraphe de sédiments
comme une série d'amonts
une stratification d'aval
le temps ici se recoupe
en reflux
en surrection d'anciennes confluences
je me perds dans l'encorbellement de la rive
dans les ronces aquifères
dans le replat où le courant cessait d'être lisière naguère
j'avance entre deux eaux mentales
dans l'exhaussement d'un lit d'oubli
entre ruisseaux fossiles et rigoles palustres
j'ai franchi la ligne de turbidité
j'ai quitté l'estuaire de la forme





