Préface

« Vivre en poésie, ce n’est pas renoncer ; c’est regarder à la lisière de l’apparent et du réel, sachant qu’on ne pourra jamais réconcilier ni circonscrire. »

Andrée Chedid, Terre et Poésie (1956)



Les sens figurés de la lisière - la bordure finale d’une étoffe - piochent opportunément dans le lexique d’un artisanat textile ici puisqu’il s’agit pour le poète de faire œuvre de tisserand, avec pour outils la plume et les mots. Si la lisière est avant tout géographique, limite administrative de la ville de Clermont-Ferrand, le lecteur prend rapidement conscience qu’elle est surtout une limite métaphorique entre deux états, entre deux périodes. Ce sujet qui semble borné, puisque tournant sur lui-même pour finalement former une boucle et revenir à son point de départ, se révèle au fil des pages source d’inspiration en forme de contrainte. Une contrainte qui engendre le déferlement poétique, qui permet d’ordonner la création, de la circonscrire dans un tout plus facile à appréhender, formant plus lisiblement une unité de sens. Ce sujet, en apparence antithétique avec les infinies variations de la langue, permet à la poésie de briller en reliant les étoiles entre elles, en empêchant la dilution, la désagrégation des perles et des saillies. Très tôt dans le recueil un constat simple est posé : « de la lisière je regarde l’intérieur ». Se tenir à la lisière constitue donc une prise de hauteur figurée, une transcendance, permettant de regarder son milieu depuis l’extérieur et donc d’apprendre à mieux le connaître, donc in fine à mieux se connaître.


Rompre ses lisières équivaut à se dégager de ses liens, à se libérer. En effet, pour peu qu’on l’oppose à la ville qu’elle ceint, elle représente le sauvage en opposition à l’ordonné, au civilisé. Les « graminées rudérales » évoquées par le poète en sont le symbole. Les précédentes explorations de l’auteur (souterrains, catacombes…) indiquent que, dans l’appétit qu’il éprouve pour la lisière, il faut surtout retenir la volonté d’aller explorer un ailleurs. Il regrette « l’organisation sous-jacente l’ordonnancement strict le manque de foi en le rare » et fustige « le goût du semblable ». La lisière alors devient une chance parce qu’elle appartient au sauvage et que, par conséquent, elle ne peut se compromettre avec « la ville morte et ses étranglements quotidiens ». Lucas Falchero marque géographiquement, une fois de plus, sa volonté de se tenir à la marge, de se frotter à l’inconnu, de chercher, de fureter dans les coins… Il s’agit d’un éloignement ; d’une extraction du super flux du superflu. En prenant la main qu’il nous tend et en nous laissant guider sur ces lisières, nous nous retrouvons en pleine hétérotopie. Ce concept, forgé par Michel Foucault dans une conférence de 1967 (Des Espaces Autres) évoque les espaces concrets qui hébergent l’imaginaire, comme pourraient le faire une cabane d’enfant, un théâtre. Ce sont aussi des lieux de mise à l’écart, comme les asiles ou les cimetières. La lisière devient alors le lieu de la lutte contre un futur déprimant, un espoir auquel se raccrocher, une ligne de vie qui empêche de chuter dans la fuite en avant, dans l’excès de vitesse. Elle devient le contrepoint nécessaire, un guide, un mentor qui enseigne comment résister. Quand le poète écrit : « je suis cet animal dévastateur de haies fouineur des chemins creux », il revendique pleinement sa liberté, son refus d’être enclos et circonscrit, il clame son opposition et sa révolte. Ainsi le lecteur, peu à peu, se rend compte que la lisière est un lieu où l’épiphanie reste possible, un lieu de reconnexion avec soi-même autorisant les prises de conscience et le changement. Lucas a d’ailleurs toujours eu besoin d’un lieu à la lisière, avant un jardin sur les hauteurs de Clermont, aujourd’hui des évasions dans un petit village campagnard et plus loin encore, dans l’enfance, une fréquentation assidue des forêts, des sorties régulières en pleine nature. Sachant cela on est en droit de se demander s’il s’agit là de retrouver « le vert paradis des amours enfantines »1. Un analyste baudelairien penserait alors probablement qu’on est fatalement réduit à l’errance lorsqu’on a éprouvé l’inaccessibilité de l’ailleurs mais ce serait faire fausse route. Ceux qui connaissent bien l’auteur savent que la nostalgie, la mélancolie, ne sourd jamais que sous formes de perles, elle n’est pas un flot ni un état permanent. La joie produit chez lui bien davantage de pétillements. Ceux-là savent aussi à quel point il aime saisir des instants de la vie sauvage, cachée la nuit, avec l’objectivité de l’objectif d’une caméra, un renard qui passe et qui furète, un blaireau, un chevreuil qui s’abreuve, juste pour le plaisir d’admirer cette vie, de pouvoir la constater, encore, dans ce monde qui nous étreint si fort…


Les photographies sont contraintes : nulle possibilité d’aller chercher au loin un sujet plus avenant, c’est ce lieu-là la lisière, et pas un autre. Les images auront la délicatesse de laisser les couleurs à la poésie, car le noir et blanc est plus intemporel, plus graphique. Elles se révèlent plus ou moins faciles à lire, en fonction du fait qu’elles incluent plus ou moins de contexte, mais elles parleront à tous : « je reconnais le mur sur la gauche c’est le même qu’ailleurs » écrit Lucas, nous rappelant si besoin que rien ne ressemble plus à une lisière citadine qu’une autre. La vraie mise en valeur et l’explosion profuse du sens contenu dans ces photographies sont orchestrées par les poèmes. De multiples contraintes président à leur écriture et le lecteur pourra s’amuser, sans toutefois y parvenir exhaustivement, à les deviner. Outre celles, évidentes, de versification ou de mise en page, l’exploitation de champs lexicaux spécifiques, fruits d’un intense travail de recherches et d’écriture, nous entraîne au cœur de la poésie, dans la musique d’un pur amour des mots qui n’oublie pas le sens. Lorsque le poète adopte la forme de la prose poétique par exemple, pour décrire un lieu en tentant de l’épuiser, le lecteur se prend à sourire, bercé comme un enfant par une météo marine.2 Ces contraintes, dont les tenants de l’Oulipo ont déjà démontré l’extraordinaire fécondité, sont la clef de voûte du projet. Ce sont elles qui permettent au lecteur de toujours trouver, page après page, un plaisir renouvelé à la lecture du recueil. Par la diversité, la variété des procédés qu’elles imposent et des résultats qu’elles contribuent à produire, elles colorent ce projet cyclopéen d’un océan d’ambiances et de tonalités différentes. Deux-cent-soixante-et-un poèmes et autant de stations, sept ans de dévotion : l’ampleur imposante de cette tentative d’épuisement, l’auteur l’a éprouvée dans sa chair, jusqu’au découragement, jusqu’à un abandon de quelques six mois, avant de renouer avec le désir et la nécessité tripale d’aller au bout, de mener à bien, de ressentir encore ce plaisir de l’exploration.


La synesthésie est mise à l’honneur dans ce recueil. Si le sens de la vue est sans cesse sollicité par le caractère photographique du projet, le texte n’est pas en reste avec une omniprésence de la géométrie. Ces concomitances de sensations se teintent d’un mêlement de l’organique et du minéral, du biologique et de l’artificiel. La lisière est le creuset de ces mélanges féconds et inattendus, « l’air sent le cuivre et l’échalote ». La mélancolie, dont nous avons dit plus tôt qu’elle était épiphénomène chez l’auteur, est probablement parfois poussée par le caractère « à l’abandon » de la plupart des lieux de ces lisières, c’est « le goût du ciment qui pleure ». Les photos sont évoquées après analyse de leurs lignes de force, tantôt horizontales, verticales, courbes, droites, formes, inclinaisons, en angles ouverts ou fermés, au gré des mouvements de montée, ou de descente en pente plus ou moins douce ; infini des matières et des matériaux. Ici, la beauté du commun est révélée. La lumière aussi est mise en exergue : l’ensemble donne à lire une poésie qui transmute des formes banales en textes foisonnants de sens et de sensations. Lucas nous permet de percevoir ce qui était jusque-là caché sous nos yeux, dans le contexte banal de nos trajets quotidiens. Ainsi sa poésie est réellement épiphanique, agissant comme un révélateur, et qu’attendre d’autre d’un photographe ? Ce développement en chambre claire, à ciel ouvert, était inévitable ! La lisière est, aussi, le lieu des apprentissages mystiques, « le royaume sans frontière des sans roi », un lieu que le lecteur peut s’approprier, un lieu pour le commun des mortels, un lieu commun, à Lucas, à tous. Le travail effectué sur les comparaisons et métaphores ainsi que sur la syntaxe est remarquable. Lorsque Lucas adopte des vers réguliers, il prend soin d’injecter de sérieuses doses de concret et de modernité dans ces formes anciennes. Dans la recherche d’une formule qui claque (à la tête comme une paire de claques3) les textes prennent des accents gainsbourgiens, on peut aussi parfois percevoir les influences poétiques de Houellebecq mais lorsque l’alexandrin arrive, irradié de richesse lexicale, et que la nostalgie s’en mêle, on pense à certaines chansons d’Hubert-Félix Thiéfaine : celles qui invitent à une méditation teintée de spleen, qui incitent à goûter pleinement l’instant présent. Ce déploiement du panthéon personnel de l’auteur est bien naturel, il y a là tant d’écriture que ce qui l’a construit affleure fatalement.


Après deux Michel (Levy et Houellebecq), Lucas Falchero prouve une nouvelle fois, de manière très personnelle et avec toute l’étendue de ses talents d’artiste protéiforme, la justesse de l’assertion du philosophe polonais Alfred Korzybski : « une carte n’est pas le territoire4 ». Comme lui tenons-nous « debout entre deux régimes de silence à l’endroit précis où les lettres tracent leur frontière où commence la ville où finit le territoire » et ayons la sagesse de regarder, d’écouter et de respirer la beauté du réel.


Romain Desterne


1 Moesta et errabunda, Charles Baudelaire. (Triste et vagabonde)

2 Cf. Avenue de la Margeride #8

3 Les Dessous Chics, Serge Gainsbourg (1983)

4 Une Carte n’est pas le Territoire : prolégomènes aux systèmes non aristotéliciens et à la sémantique générale, Alfred Korzybski (2007)